Saint Coran

Le Récit des Gens de l’Éléphant..

Le Récit

Le récit des « Gens de l’Éléphant » est réparti sur deux petites Sourates : La Sourate de l’Éléphant (Al-Fîl), et la Sourate des Quraych.

Cette répartition (du récit sur deux sourates) recèle une signification sur le plan de l’art romanesque, signification que nous aurons l’occasion de découvrir au cours du développement de ce récit.

Signalons, toutefois, tout de suite que le Législateur (Allah) nous demande de fusionner ces deux Sourates et de les réciter – pendant la prière rituelle – en tant qu’une seule sourate, tout comme IL l’a fait pour les sourates 93 et 94: « Al-Dhohâ » et « Alam Nachrah ».

Cette fusion demandée par le Législateur apporte un premier éclaircissement à cette signification artistique, car, le fait que les deux sourates se lisent en tant qu’une sourate dans la prière rituelle laisse percevoir qu’il y a unité entre les deux récits ou tout du moins des lignes communes, unité ou lignes communes dont le chercheur peut ignorer la cause originelle, tout en étant capable d’en saisir quelques raisons d’ordre romanesque, puisque les deux sourates parlent d’une seule et même chose, à savoir l’attaque d’Abraha contre la Mecque en vue de la destruction de la Ka’bah, l’échec de cette attaque, l’anéantissement de l’armée d’Abraha, le lien de cet événement avec une classe sociale de la Mecque, « Les Quraych » et l’attitude future de cette classe vis-à-vis du Message de l’Islam.

En tout cas, l’unité des deux sourates, de même que leur séparation obéissent à des subtilités artistiques, comme nous allons le constater.

Lisons tout d’abord le récit tel qu’il se présente à travers les deux sourates:

I- Sourate l’Eléphant

Au Nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux

N‘as-tu pas vu comment ton Seigneur a traité les hommes de l’Éléphant ?
2 N’a-t-IL pas détourné leur stratagème
3 envoyé contre eux des bandes d’oiseaux
4 qui leur lançaient des pierres de
sijjîl (d’argile)?

5 IL les a ensuite rendus semblables à des tiges de céréales qui auraient été mâchées».

II- Sourate les Quraych

Au Nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux

A cause du pacte des Quraych;
2 de leur pacte concernant la caravane d’hiver et d’été!
3 Qu’ils adorent le Seigneur de cette Maison:
4 IL les a nourris;
IL les a préservés de la famine;
IL les a délivrés de la peur.

Maintenant résumons ce texte, en tant que tel et avant de nous référer aux données de tafsir (exégèse, interprétation), pour voir quels sont les héros, les péripéties et les situations que nous pouvons y relever en tant que lecteur d’un récit littéraire.

Le texte romanesque nous dit qu’il y a un groupe ou un rassemblement d’hommes, les « Gens de l’Éléphant », que leur stratagème a été retourné contre eux-mêmes, lorsque le Ciel a envoyé sur eux des formations d’oiseaux qui les ont bombardés avec des pierres d’une telle dureté que les corps des assaillants furent mis en pièces, et rendus pareils à des céréales mangées par les montures, et expulsées sous forme de crottin qu’elles ont piétiné.

Tout ceci afin de préserver le Bienfait accordé par Allah à un peuple, en l’occurrence, les Quraych, lesquels avaient bénéficié d’un autre Bienfait divin, à savoir les caravanes commerciales d’hiver et d’été, qui leur permettaient de vivre dans la tranquillité, à l’abri de la faim et de toute menace de razzias des ennemis.

Jusqu’ici, le lecteur de ce récit peut déduire que cette histoire se rapporte à un peuple (les Quraych) et à la Ka’ba à l’ombre de laquelle vit ce peuple.

De l’apparence du récit, tout ce que le lecteur comprend se résume ainsi: il y a une attaque des ennemis (les Gens de l’Éléphant) qui visaient la Maison Sacrée et ils ont été anéantis; les Quraych ont eu la vie sauve en conséquence, et ont pu préserver leur vie économique à travers les caravanes d’hiver et d’été; ils devraient par conséquent, apprécier ces Bienfaits qu’Allah leur avait prodigués, et adorer le Seigneur de cette Maison, Qui les a mis à l’abri de la faim et de la peur.

En dehors de ces éléments, le lecteur ignore tous les détails relatifs aux causes de l’attaque, à la détermination de l’identité des assaillants et du lien du personnage animal (l’éléphant) avec lesdits assaillants; de même qu’il ignore les détails relatifs aux caravanes d’hiver et d’été et au lien de ces caravanes avec la péripétie de l’attaque.

Cependant l’ignorance de ces détails, n’empêche pas le lecteur de déduire la signification morale ou idéologique du récit, laquelle vise à attirer l’attention sur le fait que les Bienfaits d’Allah sont innombrables, qu’Allah est à l’affût de quiconque a la moindre velléité de porter atteinte aux lieux saints, et que ceux qui ont vécu sous l’égide de la Maison Sacrée ne doivent pas oublier ces Bienfaits.

Cette signification (morale ou idéologique) se dégage avec d’autant plus d’évidence que le récit omet de présenter des détails techniques que les textes de tafsir se chargent d’expliquer et que le lecteur averti peut deviner en s’ingéniant à en rechercher les indices à travers les procédés artistiques de ce texte romanesque concis, comme nous allons le voir tout de suite.

Les textes de tafsir nous informent qu’Abraha qui était le Gouvernant éthiopien du Yémen avait décidé de détruire la Ka’ba en raison de sa foi tortueuse et pour d’autres motifs qu’il n’est pas utile d’introduire ici. Aussi marcha-t-il, à la tête de son armée dirigée par un éléphant – dont il vantait les mérites publiquement – sur la Mecque. Mais au lieu de se montrer à la hauteur des espoirs mis en lui, l’éléphant s’est couché et a refusé d’entrer dans la Ka’ba. Cette péripétie constitue le premier signe de l’échec de l’attaque.

Cependant il y a une autre péripétie qui contrairement à la précédente, présente un indice du cheminement triomphal de la marche de l’ennemi, puisque d’après certains textes de tafsîr, il semblerait que les Quraych aient été terrifiés par cette marche, et qu’ils se soient réfugiés sur les sommets des montagnes en se disant: nous ne pouvons pas affronter ces gens (de l’éléphant).

Une troisième péripétie a accompagné cette action militaire: l’armée des assaillants s’était emparée des chameaux de ‘Abdul-Muttalib, lequel était resté, avec quelques autres, pour garder la Maison Sacrée. Aussi ‘Abdul-Muttalib a-t-il demandé à Abraha de lui restituer ses chameaux, demande qui laissa une impression négative chez ce dernier, lequel lui dit à peu près ceci: «Je croyais que tu allais me demander de quitter la Ka’ba, mais tu me surprends en me réclamant quelque chose d’intérêt personnel. Là ‘Abdul-Muttalib lui aurait répondu: «La Maison a Son Seigneur qui se charge de sa protection»(1).

Cette réponse équivaut également à un indice de l’échec de l’attaque, puisque l’affaire est abandonnée désormais au Seigneur de la Maison.

Il y a d’autres détails relatifs à l’assaut, à ses préliminaires et ses équivoques que les textes exégétiques mentionnent, mais dont nous nous passons, puisque seule leur valeur d’indices nous intéresse ici, car ces indices montrent d’une part que l’attaque s’était soldée par un échec et d’autre part que les Quraych n’ont pas contribué à la riposte de cette attaque, laquelle riposte consistait essentiellement en l’intervention divine qui a conduit à l’anéantissement des assaillants de la façon décrite par le récit.

Il est à noter que ces détails rapportés par les textes d’exégète, mais omis dans le récit, n’influent pas sur les significations essentielles du récit, lequel y a fait brièvement allusion en se contentant ‘évoquer les Quraych, la riposte à l’attaque et la prévenance du Ciel en général pour la Maison Sacrée et pour les gens qui vivent sous ses auspices.

Toutefois, nous ne devons pas perdre de vue les significations des détails que nous avons rapportés à savoir: l’attitude de l’éléphant en se couchant, la réponse de ‘Abdul-Muttalib à Abraha, la fuite des Quraych vers les sommets des montagnes etc., car tous ces détails indiquent que la « Protection du Ciel » tranche le problème à la base, et que cette Protection et les Bienfaits de la sécurité et du rassasiement accordés par Allah aux Quraych doivent être appréciés à leur juste valeur par ces derniers lorsqu’ils traitent avec Allah, surtout à une époque où la Mecque vit des événements et des épisodes relatifs au Message de l’Islam, (entre autre l’attitude des Quraych eux-mêmes vis-à-vis de ce Message) – annoncé par le Prophète Mohammad (P).

Donc, les Quraych, et la nouvelle attitude vis-à-vis du Message de l’Islam est l’étape par laquelle se termine le récit, comme nous allons le voir.

Le récit des « Gens de l’Éléphant » a débuté par la scène de l’échec de la Campagne d’Abraha contre la Ka’ba. Cet échec n’était pas dû aux prouesses de « héros humains » rendus sur-le-champ d’honneur pour riposter à l’agression, mais à des paumes, des ailes, des dents et des becs canins de « héros » appartenant à un genre particulier: les oiseaux.

Signalons au passage que les oiseaux en tant que héros n’ont pas joué un rôle spécifique uniquement dans ce récit, mais avaient beaucoup de rôles variés dans d’autres récits aussi, notamment dans le récit de Dâwûd (David) et celui de Sulaymân (Salomon). Tantôt ils partagent avec les humains des pratiques d’adoration orales ou méditatives, tels que la glorification et la repentance, comme c’est le cas dans les récits de Dâwûd, tantôt ils exercent une activité de mise en valeur, politique ou militaire, comme c’est le cas dans les récits de Sulaymân, tantôt ils s’adonnent à ces différentes sortes d’activités conjointement avec les humains, comme c’est le cas dans les récits de Sulaymân, tantôt ils jouent leur rôle indépendamment des humains, comme c’est le cas dans le récit des « Gens de l’Eléphant ».

Dans ce dernier récit, les « héros » (les oiseaux) se sont dirigés vers le champ de bataille, sur ordre du Ciel. Le champ de bataille, ne se situait pas sur la terre, mais dans l’air. Ainsi, de même que les héros de la bataille n’étaient pas des humains, mais des oiseaux, de même leur champ de bataille n’était pas la terre mais l’air. Leurs armes également n’étaient pas des armes ordinaires ou familières, mais des armes étranges: les pierres.

Donc nous sommes en présence de héros d’un genre particulier, d’armes d’un genre particulier et d’un champ de bataille d’un genre particulier, … un genre étrange, étonnant et miraculeux.

Et puisque tous les éléments de la scène sont d’un genre particulier, nous nous attendons à voir un spectacle, la bataille – à laquelle l’esprit n’est pas habitué et que les yeux n’ont pas vue. Une bataille excitante qui nous pousse avec une curiosité avide et un désir ardent à en connaître les détails qui s’annoncent spectaculaires.

Abordons donc ces détails.

Ces héros sont des oiseaux, comme nous l’avons dit, mais sous quelle forme militaire se trouvaient-ils?

Le récit nous dit: «IL a envoyé contre eux des bandes d’oiseaux». Des bandes d’oiseaux! Cela signifie que les oiseaux s’étaient avancés vers le champ de bataille par fournées et formations. Là, le lecteur peut faire travailler son imagination pour se représenter la formation militaire des oiseaux, car le simple rassemblement d’oiseaux dans l’air pourrait paraître un spectacle familier aux yeux!

Certains des hommes de ‘Abdul-Muttalib avaient vu les avant-gardes de cette riposte aérienne à l’agression, selon certains textes de tafsîr. En effet, ces textes rapportent: ‘Abdul-Muttalib avait demandé à l’un de ses partisans: «Escalade la montagne et regarde. Est-ce que tu vois quelque chose!». «Je vois une tache noire au-dessus de la mer», répondit le partisan. «Est-ce que tu la vois distinctement?», demanda encore ‘Abdul-Muttalib. «Non, mais je vois de mieux en mieux», dit l’observateur. Et lorsque cette tache se rapprocha, il dit: «C’est une multitude d’oiseaux».

Ainsi, les avant-gardes de la formation assaillante avait paru sous forme d’une bande noire venant du côté de la mer, et lorsque cette forme noire s’était approchée du champ de bataille, d’aucuns l’ont vue clairement et ont su qu’ils s’agissait d’oiseaux.

Il reste que ces oiseaux n’étaient pas ordinaires à en juger par leurs traits extérieurs. Ils avaient des formes distinctives.

En effet, selon quelques textes de tafsîr: «C’étaient des rangées d’oiseaux, venant du côté de la mer. Leurs têtes ressemblaient aux têtes des bêtes féroces et leurs ongles revêtaient l’aspect des ongles des bêtes féroces».

Cette description de l’aspect extérieur indique que ces « héros » avaient été choisis de sorte qu’ils correspondent aux traits d’un héros qui se prépare à s’engager dans la bataille. Un héros humain se caractériserait par ses muscles développés, de même les héros des oiseaux. Leurs têtes et leurs ongles ressemblaient à celles des rapaces, ce qui laisse percevoir qu’ils sont des oiseaux d’une classe particulière, la classe des héros. Cette apparence physique impressionnante correspond à la bataille terrible qu’ils devraient livrer.

Ceci concerne le physique des oiseaux.

Maintenant, ce qui nous intéresse c’est leur façon de se battre: leur champ de bataille (l’air), le type d’armement utilisé: les pierres, le mode d’utilisation de l’armement dont ils disposaient.

Nous avons dit que les armements dont les héros-oiseaux étaient dotés consistaient en des pierres: «Ils leur lançaient des pierres d’argile».

De même que les héros étaient d’un genre particulier, « des oiseaux », et que leur apparence était particulière, celle des rapaces, de même leur armement était d’un type particulier, des sijjîl, des pierres étrangement dures, pas n’importe quelles pierres.

Selon les textes exégétiques, chaque oiseau portait trois pierres: une dans le bec et une dans chacune de ses deux pattes.

Tous ces détails suggèrent que le transport de l’armement avait été organisé à la perfection: l’oiseau vole avec ses ailes, lesquelles sont le moyen de son mouvement, alors que les trois autres parties de son corps disponibles portaient, chacune, une pierre. Tous les moyens de l’oiseau auront donc été mobilisés au service de la bataille. L’oiseau jette d’un seul coup sa munition sur l’ennemi, et poursuit son vol.

Les textes de tafsîr ajoutent que la taille des pierres était celle d’une lentille, mais d’une dureté surprenante.

Ce qui capte l’attention ici, c’est l’efficacité de l’arme utilisée, arme qui suscite l’étonnement et inspire l’étrangeté(2), tout comme l’étrangeté des héros, de leurs traits, de leur champ de bataille et de leur façon de transport de l’armement.

En effet, les textes de tafsîr nous informent que ces pierres tombaient sur les têtes ou les corps de l’ennemi et les transperçaient, les traversaient d’un bout à l’autre.

Selon certains autres textes de tafsîr, l’efficacité incroyable de cet armement s’expliquait par une autre propriété qu’il possédait, celle de faire tomber par parcelles la chair de l’ennemi, progressivement, comme la variole.

Lorsque la pierre touchait l’ennemi, celui-ci éprouvait la sensation de démangeaison, se grattait le corps, et la chair se mettait à tomber en se disséminant.

Donc l’efficacité de cette arme demeure synonyme de l’étrangeté et de la singularité: la pierre est pareille à une lentille, mais d’une dureté extraordinaire. Lorsqu’elle tombe sur la tête, elle agit comme une flèche, en la transperçant. Ou bien elle est très brûlante et très piquante, provoquant chez l’ennemi une démangeaison qui le pousse à se gratter, et sa chair ne tarde pas à se disloquer et à s’éparpiller.

La propriété chimique d’une telle arme relève du Pouvoir du Ciel qui avait déposé dans les pierres leur effet chimique et rappelle tous les autres Pouvoirs divins illimités qui sont à l’affût de quiconque se permettrait de s’attaquer à la Maison d’Allah.

Ce qu’il importe de souligner ici, c’est l’homogénéité (l’uniformité ou l’harmonie) artistique qui prévaut dans les différentes composantes du récit: le type d’armement, le mode de son transport, le genre des héros et leurs traits, la méthode de combat et son efficacité, comme nous l’avons vu jusqu’ici et comme nous allons le voir dans les parties suivantes du récit.

La première partie du récit des « Gens de l’Éléphant » se termine par l’anéantissement total de l’ennemi grâce à la riposte des héros-oiseaux. Et nous avons déjà dit que l’ennemi a été exterminé de l’une des deux manières suivantes selon les différents textes de tafsîr:

1- Les pierres transperçaient leurs corps et les traversaient d’un bout à l’autre;

2- La variole et la dislocation de la chair à la suite du grattage du corps suscité par la démangeaison que provoquait l’effet chimique des pierres.

Quant au texte du récit, il se contente de nous informer qu’ils étaient devenus «semblables à des tiges de céréales qui auraient été mâchées».

Cette figure littéraire ou image: «semblables à des tiges de céréales qui auraient été mâchées» n’est pas une simple structure littéraire fondée sur l’élément de comparaison, mais un symbole riche en significations, qui révèle la manière dont l’ennemi a été exterminé.

C’est un fait notoire dans le domaine de l’art romanesque que l’élément « image » sous toutes ses formes (comparaison, métaphore, métonymie et tous les éléments de la rhétorique dont le « symbole » dans son acceptation moderne) n’est plus (selon les critères de l’art contemporain) le domaine réservé de la poésie.

Le roman moderne commence à emprunter ces éléments de la poésie pour formuler les idées romanesques, au point que certaines nouvelles modernes sont conçues totalement selon l’élément « image » et que le roman paraît du début à la fin comme une chaîne d’images successives semblables à un poème.

En tout cas, le récit des « Gens de l’Éléphant » a adopté l’élément de l’image poétique pour décrire la fin de l’ennemi, visant par ce procédé artistique à souligner les détails les plus précis de la défaite.

Et que l’anéantissement de l’ennemi fût le fait du transpercement des corps de cet ennemi par les pierres, ou la conséquence de la dislocation de leurs chairs provoquée par la variole des pierres, le résultat reste le même: l’anéantissement physique d’une façon particulière, en l’occurrence la dislocation et la dissémination de leurs corps progressivement ou d’un seul coup, soit par le transpercement soit par le grattage.

Mais examinons plus profondément les significations et la force de l’image: «semblables à des tiges de céréales mâchées» ou «rendus semblables à de la paille mangée et excrétée», qui décrit la fin de l’ennemi, car elle est très révélatrice des éléments du sujet dont nous traitons.

Que peut signifier cette image qui compare la dislocation et la dissémination des corps de l’ennemi à une paille que les bêtes auraient mangée et excrétée, et qui a été par la suite piétinée jusqu’à ce qu’elle fût disséminée çà et là?

Nous savons que le critère de la beauté et de l’excitabilité de l’image poétique est sa capacité de mettre en évidence ce qui est commun dans ses deux extrémités et qui est plus révélateur et plus expressif de l’objectif visé par elle (l’image), d’une part, et que sa structure doit se caractériser par l’originalité, la nouveauté et la créativité, d’un côté, et être familière à l’esprit, de l’autre.

Si cette structure n’est pas familière à l’esprit, c’est-à-dire si elle est ambiguë ou entourée de brouillard par exemple, ou encore, si elle n’est ni nouvelle, ni originale ni créative, en un mot, si elle est usée et banale, dans tous ces cas l’image poétique se dévalorise.

Ceci dit, si nous revenons à l’image dont il est question «IL les a rendus semblables à une paille mâchée et excrétée», nous constaterons qu’elle réunit tous les ingrédients requis dans la conception d’une bonne image artistique, et même va au-delà.

Car, tout d’abord, c’est une image familière à l’esprit, une image que tout le monde a l’occasion de voir, notamment à la campagne, la paille que les montures mangent et excrètent, et qu’on piétine au point qu’elle se répande dans les sentiers, les gens le voient couramment et cela ne nécessite pas un travail de l’esprit pour se le représenter.

Quant à l’originalité et à la nouveauté de cette image artistique, elle est évidente, puisqu’une telle image consiste à représenter une chose de semblable à une autre chose sans qu’il y ait d’élément introduisant formellement une comparaison.

Y a-t-il quelque chose de plus original et de plus nouveau que cette image qui établit une comparaison entre la dissémination de la chair des ennemis et celle de la paille mangée et expulsée sous forme d’excrément parsemé à force de piétinement?

L’importance de l’image «la paille… » Dans le récit des « Gens de l’Éléphant » tient au fait qu’elle dessine le portrait de quiconque tente de s’attaquer aux Lieux Saints et aux Maisons d’Allah.

Les ennemis d’Allah ont eu les cadavres disséminés sous l’effet des pierres lancées par les héros-oiseaux. Si nous retenons le tafsîr qui avance que les pierres lancées sur les corps de l’ennemi, les piquaient de manière à provoquer chez les victimes le besoin impérieux de se gratter, et que ce faisant, la chair se mettait à tomber par terre (comme les parties de l’excrément parsemées à la surface de la terre), nous comprenons alors l’importance de cette image: les deux images ont ceci en commun que chacune d’elles – la chair parsemée et l’excrément parsemé – se caractérise par la flaccidité, et la mauvaise odeur qui s’en dégage, et chacune d’elles représente une même fin immonde: la fin immonde de la paille excrétée et la fin immonde des ennemis d’Allah.

L’immondice de la paille excrétée est matérielle, visible à l’œil, expulsée à l’extérieur, alors que l’immondice des ennemis d’Allah, est intérieure, celle de l’âme, et représente tout d’abord le combat contre Allah (et quelle immondice pourrait être plus dégoûtante que le combat de l’homme contre son Créateur!), et elle est ensuite le reflet de l’immondice intérieure (de l’âme) sur l’immondice du corps, lequel se transforme en chairs immondes, nauséabondes, altérées et disséminées.

Naturellement, cette image est révélatrice d’autres significations (que nous avons omis d’aborder de crainte d’être long); mais le lecteur est invité à y méditer profondément pour relever les éléments d’analogie entre la paille excrétée et les chairs parsemées, leur insipidité, leur rejet à l’extérieur, leur piétinement, leur dissémination, leur mauvaise odeur, la laideur et l’altération qu’elles inspirent.

Ce qui importe enfin, c’est que la signification idéologique ou morale de cette image tend à montrer clairement que les tyrans – de toutes époques et partout – subiront le même sort immonde (tôt ou tard) du fait même qu’ils se proposent de combattre Allah, le Message de l’Islam et les Bien-Aimés d’Allah.

Il importe également que le lecteur prenne conscience de l’importance du rôle des procédés artistiques dans la révélation d’une telle signification idéologique, comme nous l’avons vu dans l’image «rendus comme une paille mangée et excrétée», ainsi que dans tous les éléments artistiques de la première partie du récit des « Gens de l’Éléphant ».

La première partie du récit des « Gens de l’Éléphant » se termine par l’anéantissement de ces gens à la manière d’une paille mangée et excrétée, et la deuxième partie de ce récit est consacrée aux « Quraych ».

Le Ciel a anéanti les ennemis d’Allah, qui avaient voulu attenter à la Ka’ba, ce qui a permis aux Quraych de retourner dans leur foyer pour vivre en sécurité et reprendre leur commerce, après avoir fui vers les sommets des montagnes pendant l’assaut de l’armée abyssine.

Le récit commence ainsi:

«A cause du pacte des Quraych;

De leur pacte concernant la caravane d’hiver et d’été!

Qu’ils adorent le Seigneur de cette Maison;

IL les a nourris;

IL les a préservés de la famine;

IL les a délivrés de la peur».
Ce qui nous intéresse maintenant dans ce récit, c’est sa portée idéologique, ayant déjà expliqué sa signification artistique.

Ce récit a été formulé alors que les Quraych traitaient d’une manière vile avec le Message de l’Islam, mobilisant toutes leurs forces et toutes leurs ressources pour combattre Mohammad (P) et son Message.

La signification de ce récit est dans ce contexte tout à fait clair. Il rappelle tout d’abord aux Quraych un événement qu’ils avaient vécu à une époque pas très lointaine, puisque l’invasion abyssine avortée eut lieu l’année même où naquit le Prophète Mohammad (P), ce qui signifie que les vieillards des Quraych se souviennent parfaitement de cette invasion. Il fait revenir à leur mémoire, ensuite, le sort abominable que les ennemis d’Allah ont connu après qu’ils eurent essayé de s’attaquer à la Maison d’Allah.

Ainsi, le récit engendre dans l’esprit des Quraych et des Musulmans, contemporains du Message, des suggestions claires: il vise à dire aux Quraych: le Ciel qui avait envoyé contre les envahisseurs des bandes d’oiseaux, peut, à n’en pas douter un instant, faire la même chose contre le nouvel ennemi: les Quraych.

Et il veut dire aux Musulmans: le Ciel qui avait anéanti l’ancien ennemi, peut annihiler le nouvel ennemi aussi, ce qui rassure les Musulmans et éloigne d’eux l’inquiétude qui pourrait les habiter relativement aux complots des Quraych contre l’Islam et ses tenants.

Mais il est à remarquer que de même que le récit a mis l’accent sur deux phénomènes à cet égard: la nourriture et la sécurité: «Qu’ils adorent le Seigneur de cette Maison; IL les a nourris; IL les a préservés de la famine; IL les a délivrés de la peur», de même il a mis l’accent sur un point particulier: «la caravane d’hiver et d’été» en le liant à la nourriture et à la sécurité.

La question qui se pose maintenant est de savoir quelle est l’explication de ce soulignement (du voyage d’hiver et d’été, la nourriture, la sécurité)?

Selon les psychologues qui étudient les motivations ou les pulsions de la personnalité, la motivation de la nourriture et la motivation de la sécurité figurent parmi celles dont la satisfaction ne supporte aucun ajournement.

En effet le besoin de nourriture se place en tête des besoins vitaux et le besoin de sécurité occupe le premier rang des besoins psychologiques (de l’âme).

Cela signifie que le récit a choisi la plus forte motivation de la personnalité (la recherche de nourriture) et la plus forte motivation psychologique (la recherche de sécurité) pour en faire un rappel à ceux qui courent, en haletant, derrière la satisfaction de leurs motivations, et qui ignorent que les plus importantes de celles-ci, c’est-à-dire celles dont la satisfaction est impérieuse et inévitable, sont satisfaites effectivement. Pourquoi courir donc?

Sans doute, c’est la course effrénée vers l’obtention de ce qui dépasse le besoin (ou la satisfaction d’un besoin purement personnel qui n’a rien à voir avec les besoins d’autrui ou les besoins définis par des principes) qui explique la conduite de ces gens anormaux qui cherchent en fait la domination, la supériorité, la possession, les plaisirs immédiats en général.

La caravane d’hiver et d’été à laquelle le récit fait allusion constitue un indice artistique qui sert à rappeler les bienfaits célestes accordés à ces gens qui ont pris une position négative vis-à-vis de leur Bienfaiteur: le Ciel.

Le récit n’évoque pas la nourriture en général, ni la sécurité en général, mais y fait la mention de la caravane d’hiver et d’été, ce qui laisse concevoir (sur le plan de la structure architecturale du récit) que la caravane est la clé principale de l’explication de tout.

Le récit lui-même n’aborde pas ces détails, se contentant de parler de «la caravane d’hiver et d’été».

L’explication romanesque ou artistique de ce silence que le récit a tissé autour de la caravane d’hiver et d’été comporte un trait esthétique plaisant que la fin du récit lui-même révélera. En effet lorsque le récit réclame l’adoration du Seigneur de la Maison (Lequel a protégé celle-ci contre l’invasion des Abyssins, préservé les Quraych de la famine et les a délivrés de la peur): «Qu’ils adorent le Seigneur de cette Maison …», le lecteur est invité de nouveau à méditer sur l’allusion faite par le récit au « Seigneur de cette Maison » pour comprendre la profondeur artistique de cette allusion riche en indications que le lecteur peut lui-même déduire.

L’évocation de la « Maison Sacrée » rappelle au lecteur que c’est cette Maison même que les Abyssins avaient tenté d’envahir lorsqu’Allah les a anéantis. La Maison Sacrée rappelle en même temps au lecteur qu’il s’agit de la même Maison à l’ombre de laquelle vivaient ces gens dont parle le récit en soulignant qu’ils bénéficient des bienfaits du Ciel, dont celui qui leur procure la caravane d’hiver et d’été.

Mais la caravane d’hiver et d’été demeure encore entourée de flou dans l’esprit du lecteur. De quelle façon va-t-elle être signalée à l’attention de l’esprit? D’une manière artistique indirecte: le récit se termine par «Le Seigneur de cette Maison», qui «a nourri les Quraych, les a préservés de la famine et les a délivrés de la peur», de telle sorte que le lecteur déduise que la nourriture et la sécurité sont liées à «la caravane d’hiver et d’été».

Donc, la caravane d’hiver et d’été que le récit a rappelée aux Quraych n’est que les données qui lui sont associées: les bienfaits de la nourriture dont ils étaient pourvus et les bienfaits de la sécurité et de la paix qui les mettent à l’abri de la peur.

Enfin, la mention des détails de la nourriture et de la sécurité ne comporte pas une nécessité romanesque, étant donné que le but romanesque est le rappel des bienfaits et non leurs détails.

De là, ce sont les textes de tafsîr qui se chargent de cette tâche secondaire et ils nous disent approximativement ceci, à ce propos: Le territoire Sacré est une terre stérile. Les Quraych vivent de leur commerce extérieur. Le Ciel a assuré à ce territoire deux caravanes: une pendant l’hiver, à destination du Yémen, à cause du climat chaud de cette région; l’autre pendant l’été, à destination de la Syrie, à cause du climat frais de cette région.

Ceci concernant le besoin en nourriture.

Quant au besoin de sécurité, les textes de tafsîr indiquent à ce propos que le Ciel a insufflé le sentiment de révérence envers la Maison Sacrée dans les cœurs des gens. C’est pourquoi, personne n’osait s’attaquer à ces caravanes dès lors que les responsables de celles-ci annoncent «nous sommes les gens de la Maison d’Allah». Même à l’intérieur de la Presqu’île Arabe, un habitant de la Mecque, s’il est capturé, on le libère et on lui rend ses biens, pour la même raison.

Moralité, le rappel de ces bienfaits (de la façon artistique présentée par le récit) explique la signification du récit, lequel vise à attirer l’attention – non pas d’un peuple en particulier, mais de toute l’humanité d’hier et de demain – que les bienfaits d’Allah sont innombrables et qu’il est nécessaire que les gens les apprécient et les estiment, autrement, Allah a le Pouvoir d’en priver quiconque tente de porter préjudice au Message de l’Islam, et même de l’anéantir, comme furent anéantis avant, ceux qui avaient été plus puissants.

Notes :

1- A propos de cet épisode les textes exégétiques rapportent: Les avant-gardes de l’armée d’Abraha (dit Abû Yaksoum), étaient tombés sur du bétail appartenant aux Quraych, et s’étaient emparés de 200 chameaux qui revenaient à Abdul Muttalib Ibn Hâchim. Lorsque celui-ci apprit la nouvelle, il se rendit auprès de l’armée assaillante. Comme le chambellan d’Abraha était une vieille connaissance d’Abdul-Muttalib, il intervint auprès du Roi pour qu’il le reçoive, en lui annonçant: «O Roi! Le maître de Quraych (…) vient te voir». «Laisse-le entrer», fit Abraha. En voyant Abdul-Muttalib, qui était bel homme et corpulent, Abraha répugna à le laisser s’asseoir au pied de son lit. Et comme il n’aimait pas le faire s’asseoir à côté de lui sur son lit, il en descendit et s’assit à ses côtés par terre. Puis, il lui demanda: «Que désires-tu?» «Ce que je désire, ce sont mes 200 chameaux pris par les avant-gardes de ton armée», se contenta de répondre Abdul-Muttalib. Abraha dit: «Par Dieu! Quand je t’ai vu, tu m’as plu, puis quand tu as parlé, tu m’as déplu!». «Mais pour quelle raison, o Roi!», demanda Abdul-Muttalib. «Parce que j’étais venu pour détruire la Maison (la Ka’bah), qui fait votre puissance, votre citadelle auprès des Arabes, votre supériorité sur les gens, votre honneur, votre religion et le lieu de votre adoration. Chemin faisant, je me suis emparé de 200 chameaux qui t’appartiennent. Or, lorsque je t’ai demandé ce que je pouvais pour toi, tu m’as parlé de tes chameaux, à toi, et non de votre Maison!» répliqua Abraha. «Evidemment, je te parle de mes propres biens. Quant à la Maison, elle a Son Seigneur qui la protège. Moi je n’y peux rien». Cette réponse impressionna Abû Yaksûm, lequel ordonna de restituer à Abdul Muttalib ses chameaux.

2- L’orientaliste Jacques Berques, écrit dans l’annotation de la traduction de cette sourate, à propos de ces pierres étranges dites sijjîl, selon l’expression coranique que ce terme qui «reproduit probablement le mot grec revient trois fois dans le Coran. La tradition montrait encore, à l’époque de Muhammad, les restes de cette grêle miraculeuse: des fragments noirs, mouchetés de rouge. Quoi qu’il en soit, ce qui pourrait être visé ici, outre l’effet d’étrangeté, c’est la fin d’une ère, désormais scellée». (« Le Coran… » traduction de Jacques Berque, op. cit, p. 698.

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